Les patates douces en Ouganda
Date publiée: 5 janvier 2009
L’Année internationale de la pomme de terre a officiellement pris fin mais les pommes de terre et d’autres tubercules restent, bien sûr, des cultures importantes pour les petits agriculteurs du monde entier. Encore une fois, le texte radiophonique de la semaine met l’emphase sur les tubercules, en explorant la façon dont la patate douce a changé la vie des agriculteurs dans l’est de l’Ouganda. Ce texte rapporte un entretien avec le chef d’un groupe d’agriculteurs, qui explique comment son groupe choisit les variétés de patates douces à cultiver et quels produits dérivés de la patate douce seront vendus. Nous présentons aussi une entrevue avec un chercheur spécialiste de la pomme de terre, qui explique comment les réseaux d’aide aux agriculteurs ont contribué à la multiplication des variétés de patates douces.
Notes au radiodiffuseur
Eugene Ekinyu est un producteur de patates douces du district de Soroti dans l’est de l’Ouganda. Il est également président d’un groupe de 300 producteurs de patates douces. Quand il parle des patates douces, le sujet l’emballe. Les patates douces l’ont aidé à envoyer trois de ses enfants à l’université. Elles ont aidé d’autres agriculteurs du groupe à acheter de nouveaux lits, à bâtir de nouvelles maisons, à lancer de nouvelles entreprises et à scolariser leurs enfants. M. Ekinyu envisage de construire une nouvelle maison pour sa famille. Il lui a déjà choisi un nom : la Maison de la patate douce.
La patate douce, de son nom scientifique Ipomoea batatas, est une plante vivace à fanes. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO), l’Ouganda est le troisième producteur de patates douces au monde et les Ougandais en consomment en moyenne 85 kilos par an, ce qui les place au troisième rang de tous les pays au monde. Les patates douces sont transformées en de nombreuses sortes d’aliments en Ouganda, notamment de l’amukeke (des tranches de patates douces séchées au soleil), des croustilles et du gruau de patates douces.
Les patates douces répandent donc la richesse parmi les agriculteurs. La radio peut-elle jouer un rôle en aidant les agriculteurs à fuir la pauvreté et à faire pousser des cultures qui rapportent beaucoup? La réponse est oui. Elle peut raconter l’histoire d’agriculteurs locaux qui décèlent un besoin sur le marché et font pousser des cultures pour satisfaire ce besoin. Elle peut parler des groupes d’agriculteurs qui collaborent pour ajouter de la valeur à leurs récoltes, ce qui leur apporte une plus grande sécurité alimentaire et un revenu. Elle peut fournir à une agricultrice une tribune pour raconter sa propre réussite, sous forme d’un journal radiophonique. La radio peut présenter des mini-feuilletons qui montrent comment les agriculteurs intelligents et les associations d’agriculteurs font pousser et transforment des cultures en prévision de la demande accrue sur les marchés.
Le texte qui suit est une entrevue avec Eugene Ekinyu et avec le Dr Robert Mwanga, chercheur ougandais sur les patates douces. Le texte repose sur deux entrevues réelles, effectuées par téléphone avec les deux hommes. Voici trois des nombreuses façons dont les radiodiffuseurs pourraient utiliser la matière de ce texte.
Premièrement, une station pourrait utiliser des voix d’acteurs pour personnifier l’agriculteur et le chercheur et modifier le libellé du texte pour l’adapter aux conditions locales. Si vous utilisez cette approche, il est très important de dire à votre auditoire que les voix sont celles d’acteurs, pas celles des personnes interviewées à l’origine, et que l’émission a été adaptée pour l’auditoire local mais repose sur des entrevues réelles.
Deuxièmement, vous pourriez utiliser les entrevues comme base et comme inspiration pour créer votre propre émission portant sur la recherche et la production des patates douces et sur les groupes d’agriculteurs dans votre propre région. Ou bien vous pourriez faire la même chose avec un autre aliment bénéfique.
Troisièmement, vous pourriez simplement choisir l’information qui vous paraît particulièrement intéressante dans le texte, en utilisant votre recherche personnelle, et la développer en vue de créer une émission pertinente pour votre propre auditoire.
Rappelez-vous également que, peu importe le mode d’utilisation de ce texte et peu importe l’émission que vous réalisez, vous pouvez y donner suite avec des dialogues ou des débats communautaires enregistrés portant sur le sujet de votre émission. Et n’oubliez pas les discussions en tables rondes, les tribunes téléphoniques et les entrevues avec des dirigeants.
Animateur : Je m’entretiens aujourd’hui avec M. Eugene Ekinyu, président de l’Association des producteurs et des transformateurs de patates douces de Soroti. Bonjour, M. Ekinyu. Pouvez-vous me parler des débuts de votre groupe.
Eugene Ekinyu : Bonjour. Notre groupe d’agriculteurs a vu le jour en 2003, lorsque nous avons suivi un cours de formation sur la patate douce d’une durée de six mois dans une école de terrain pour agriculteurs. En 2004, après la formation, nous avons décidé qu’il fallait continuer après l’achèvement du projet dans cette école de terrain. Nous avons donc formé une association de dix groupes d’agriculteurs, totalisant quelque 300 membres. Environ 60 % des membres sont des femmes.
Animateur : Est-ce parce que la patate douce est habituellement cultivée par les femmes dans la région de Soroti?
Eugene Ekinyu : Pas vraiment. La main d’œuvre est partagée. L’homme travaille habituellement la terre avec une houe. Les femmes plantent, désherbent et récoltent. En outre, elles effectuent le tranchage et la transformation de la patate douce. L’Association compte cinq comités de travail – un pour la production, un pour la publicité et la formation, un pour la valeur ajoutée, un pour l’épargne et le crédit et un pour le marketing et la vente.
Animateur : À quels défis le groupe fait-il face?
Eugene Ekinyu : Au début, le principal défi consistait à trouver des plants. À Soroti, la méthode traditionnelle de culture des patates douces consiste à attendre que des espèces végétales spontanées germent. Il s’agit de racines de patates douces qui sont restées dans le champ après la récolte de la saison précédente. Nous coupons habituellement les fanes pour les planter en juin ou juillet. Mais si vous voulez obtenir de meilleurs rendements de patates douces, vous devez commencer au début des pluies vers mars ou avril.
Animateur : Comment avez-vous relevé ce défi?
Eugene Ekinyu : Nous avons collaboré avec le Dr Robert Mwanga à l’Institut national de recherches sur les cultures. L’Institut développe des variétés et nous apporte de petites quantités de fanes des nouvelles variétés de patates douces, que nous plantons et multiplions. Ensuite, nous les testons à la ferme. Nous évaluons leur rendement sur le terrain et ensuite leurs résultats à la table.
Animateur : Y-a-t-il des variétés qui ressortent du lot?
Eugene Ekinyu : Nous avons évalué quatre des variétés : Kakamega, Ejumula, Vita et Kabode. Ce sont toutes des patates à chair orange. Kakamega et Ejumula ont une plus forte teneur en matière sèche que Vita ou Kabode. Si vous voulez transformer une patate douce en croustilles, il vous faut une variété à teneur élevée en matière sèche. Si vous voulez obtenir un kilo de croustilles, il faut faire sécher trois kilos de racines fraîches. Avec Vita et Kabode, il en faut environ cinq à six kilos. Mais nous avons développé d’autres produits qui ont besoin d’une plus faible teneur en matière sèche – du jus, de la confiture, des croustilles et de la soupe de patates douces. Nous utilisons les variétés Kabode et Vita pour fabriquer ces produits.
Animateur : Comment déterminez-vous quels produits se vendront bien sur le marché?
Eugene Ekinyu : Nous développons un produit, nous le donnons à tester aux consommateurs, nous obtenons leurs commentaires, nous effectuons les améliorations et nous les leur redonnons. Grâce à cette méthode, il faut environ deux ans pour en arriver à un produit acceptable. À l’heure actuelle, le produit le plus populaire est le gruau de patates douces. Nous l’appelons le gruau spécial.
Animateur : Les agriculteurs profitent-ils de la culture et de la transformation des patates douces?
Eugene Ekinyu : Oui, le revenu tiré des patates douces a permis à un agriculteur de s’acheter un matelas au lieu de dormir sur le sol. D’autres ont acheté des chèvres ou du bétail. Certains ont construit des maisons, d’autres ouvrent des petites boutiques et d’autres encore se lancent en affaires ou bien peuvent trouver de bonnes écoles pour leurs enfants. Moi-même, avec l’argent que je gagne, j’envisage de construire une structure permanente, une maison. Je l’appellerai la Maison de la patate douce.
Animateur : Merci de nous avoir parlé aujourd’hui, M. Ekinyu. (Pause) Maintenant, je vais m’entretenir avec le Dr Robert Mwanga, qui est chef des recherches sur la patate douce à l’Organisme national de recherches agricoles en Ouganda. Dr Mwanga, je crois savoir que vous avez développé quelques variétés nouvelles de patates douces. Pouvez-vous me dire pourquoi ces variétés ont été développées, comment elles ont été répandues et quels résultats elles ont donnés?
Robert Mwanga : Nous développons de nouvelles variétés de patates douces en fonction des besoins des agriculteurs et des problèmes auxquels ils font face. Ces problèmes peuvent être la sécurité alimentaire, la nutrition, les parasites ou la fertilité des sols. Récemment, notre objectif visait à développer des variétés de patates douces pour la sécurité alimentaire – en vue d’accroître les rendements, comparativement aux variétés que les agriculteurs font habituellement pousser, et pour améliorer la nutrition, essentiellement la teneur en vitamine A, parce que les variétés cultivées par les agriculteurs ne contiennent pas beaucoup de vitamine A. L’autre problème réside dans les maladies – les virus et une maladie appelée la brûlure alternarienne. Les variétés que nous diffusons ont donc, en général, une bonne résistance aux virus et à la brûlure alternarienne. Et les nouvelles variétés devraient produire au moins autant que celles que cultivent les agriculteurs. L’autre chose que veulent généralement les agriculteurs et les consommateurs en Afrique de l’Est ce sont des patates douces à haute teneur en matière sèche.
Animateur : Comment sont distribuées les nouvelles variétés parmi les agriculteurs?
Robert Mwanga : Pour les cultures à base de semences comme le maïs, les haricots et le tournesol, il existe des compagnies de semences. Ainsi, lorsqu’une nouvelle variété de maïs est développée, elle est donnée aux compagnies de semences pour la multiplier et la distribuer dans les différentes régions du pays par l’intermédiaire de leurs agents. Mais les cultures comme les patates douces, le manioc et les bananes ne poussent pas à partir de semences – elles ont une reproduction végétative. Par exemple, les patates douces poussent à partir de fanes. Il n’y a pas de compagnies de semences pour ces cultures. Au lieu de cela, les ONG et les autres organismes qui s’intéressent aux nouvelles variétés obtiennent des fanes de patates douces des chercheurs, les multiplient et les distribuent ensuite dans tout le pays. Les groupes d’agriculteurs et les agriculteurs individuels peuvent également récupérer des fanes de patates douces auprès de l’institut de recherches et auprès de ce qu’on appelle des centres de développement agricole, ainsi que des agents de vulgarisation. Tous ces organismes et ces agriculteurs individuels contribuent donc à multiplier et à distribuer les nouvelles variétés de patates douces.
Animateur : Ces nouvelles variétés se sont-elles ensuite répandues partout en Ouganda?
Robert Mwanga : Certaines des variétés sont très populaires – celles qui donnent de bons rendements et sont bien acceptées par les consommateurs. Nous avons mis en marché 19 variétés et trois ou quatre sont peut-être plus répandues.
Animateur : Je crois comprendre qu’une des variétés les plus prometteuses s’appelle NASPOT 1. Quels résultats a donnés cette variété?
Robert Mwanga : NASPOT 1 s’est largement répandue dans les pays entourant le lac Victoria. Elle a même été amenée dans des régions de l’Afrique de l’Ouest. NASPOT 1 a un point faible, car elle ne résiste pas à la brûlure alternarienne. Mais elle donne encore un bon rendement. Elle a aidé les agriculteurs à combattre les pénuries de nourriture grâce à ses rendements très élevés. Avec un bon sol et des pluies abondantes, les agriculteurs peuvent commencer à récolter cette variété après deux mois à deux mois et demi. Évidemment, les rendements seraient meilleurs après quatre mois à quatre mois et demi. Mais, pour les agriculteurs confrontés à de graves pénuries alimentaires, il est possible de récolter après deux mois ou deux mois et demi.
Animateur : Pensez-vous que cette maturation précoce explique la popularité de NASPOT 1?
Robert Mwanga : C’est une des raisons pour lesquelles elle est très répandue. Les autres sont sa teneur élevée en matière sèche, sa facilité à cuisiner et ses rendements élevés.
Animateur : Les groupes d’agriculteurs ou les agriculteurs individuels font-ils du réseautage pour répandre les nouvelles variétés?
Robert Mwanga : Oui, les groupes d’agriculteurs font des échanges entre agriculteurs. Par exemple, on peut troquer des haricots et obtenir en retour des fanes de patates douces. Parfois, les agriculteurs vendent les fanes. Par exemple, il y a un agriculteur qui fait du porte en porte dans les villages. Lorsqu’il a commencé, il se déplaçait à pied. Ensuite, il a gagné assez d’argent pour s’acheter une moto. Et maintenant, il en possède plusieurs! Il vend de petites quantités de fanes, peut-être une cinquantaine, pour moins d’un dollar, soit la quantité qu’un ménage peut se permettre d’acheter. Chaque ménage achète quelques fanes et les multiplie ensuite et c’est ainsi qu’ils ont répandu ces variétés. Quand il vend ces patates douces à chair orange, il transmet un message aux acheteurs. En même temps qu’il vend les fanes, il les informe de l’utilité des patates douces à chair orange pour lutter contre la carence en vitamine A. Quand il a commencé, il le faisait seul, mais aujourd’hui il emploie dix personnes.
Animateur : Actuellement, quels sont les principaux défis pour produire et distribuer les patates douces en Afrique de l’Est?
Robert Mwanga : Le principal défi est l’absence de compagnies de semences qui font le négoce des patates douces ou d’autres végétaux à reproduction végétative. Nous devons créer un système dans lequel certains agriculteurs se spécialisent dans la culture de plants, afin que les agriculteurs puissent obtenir des fanes de patates douces durant toute l’année. Ensuite, quiconque s’intéresse à acheter des plants de patates douces pourrait acheter des semences exemptes de maladies. La qualité des plants diminue après quelques années et ensuite le rendement baisse. Après deux ou trois cycles de croissance, les agriculteurs sont obligés d’abandonner leur variété, parce qu’ils se disent : « Oh, cette variété ne produit plus ». Nous devons adopter le même genre d’approche que dans les pays développés, où certains producteurs cultivent uniquement pour le marché des semences. Ceci permettra de maintenir le niveau élevé des rendements et toutes les variétés qui sont mises en marché auront plusieurs bonnes années de production car les agriculteurs commenceront avec des semences propres et exemptes de maladies et ils constateront que leurs rendements augmentent.
L’autre grand défi auquel font face les producteurs de patates douces est la pénurie ou l’absence de marchés, ce qui provoque un affaiblissement des prix ou le pourrissement des récoltes invendues. Les agriculteurs doivent s’organiser en groupes pour faire fonctionner la culture des patates douces comme une entreprise. Ils doivent également lancer des entreprises à valeur ajoutée ou de transformation ou s’associer à de telles entreprises qui transforment les patates douces en différents produits sur une échelle commerciale pour contribuer à atténuer le problème de mise en marché.
Animateur : Merci, Dr Mwanga. (Pause) Aujourd’hui, nous avons entendu parler de la culture et de la transformation des patates douces en Ouganda et de quelques nouvelles variétés de patates douces qui aident les agriculteurs et les groupes d’agriculteurs à gagner un revenu supplémentaire. Êtes-vous un producteur de patates douces? Peut-être qu’un membre de votre famille cultive des patates douces? Si les propos que vous avez entendus aujourd’hui vous intéressent, parlez à des vulgarisateurs de votre région et à d’autres producteurs de patates douces. Peut-être pourriez-vous profiter de certaines des stratégies utilisées par ces agriculteurs dans l’est de l’Ouganda? Merci d’avoir été à l’écoute et à la prochaine!
Remerciements
Rédaction : Vijay Cuddeford, rédacteur, Radios Rurales Internationales.
Révision : Robert Mwanga, chef, recherches sur la patate douce, Organisme national de recherches agricoles, Institut national de recherches sur les cultures, Kampala, Ouganda.
Sources d’information
Entrevue téléphonique avec Eugene Ekinyu, président, Association des producteurs et des transformateurs de patates douces de Soroti, 16 novembre 2008.
Entrevue téléphonique avec Robert Mwanga, chef, recherches sur la patate douce, Organisme national de recherches agricoles, Institut national de recherches sur les cultures, Kampala, Ouganda, 3 novembre 2008.
Programme entrepris avec l’appui financier du gouvernement du Canada fourni par le biais de l’Agence canadienne de développement international (ACDI)
Des remerciements spéciaux sont adressés à la Fondation McCain pour l’appui accordé à cette texte radiophonique

